Culture, mémoire et sionisme :
Dans le numéro des Temps modernes de novembre/décembre, le philosophe et essayiste Robert Redeker rend compte du dernier livre de Paul Giniewski, écrivain et essayiste, chroniqueur attitré du Lien Israël-Diaspora depuis  quinze ans
Les ouvrages, discours et commémorations concernant la Résistance française durant l’Occupation allemande occultent généralement l’existence d’une résistance spécifiquement juive. D’une résistance à l’intérieur de la Résistance, poursuivant, au-delà de la libération du territoire national, des buts propres. Paul Giniewski, qui vit le jour à Vienne en 1926, fut, dans la région grenobloise, l’une des hautes figures de cet épisode. Son dernier livre, Une résistance juive, sous-titré Grenoble 1943-1945, fait revivre ce moment de l’Histoire.
Il ne s’agit pas au juste de Mémoires, bien que l’auteur élargisse souvent le champ de son récit en deçà et au-delà des années centrales: ainsi il remonte régulièrement, jusqu’à l’enfance, la vie juive à Vienne puis en Belgique où sa famille s’installa en 1935, tout comme il redescend le cours du temps pour évoquer les années cinquante, son engagement en faveur d’Israël, les dangers contemporains, l’islamisme prenant le relais du nazisme. Les Mémoires, généralement, sont des volumes écrits depuis un point de vue de surplomb laissant le temps vivant à l’extérieur, ou le pétrifiant comme si la rédaction était une sorte de drap mortuaire recouvrant le temps perdu, réduit à un catafalque. Ici, le temps n’est pas perdu. La méthode, bien que le livre ait été composé plus de soixante ans après les faits, s’approche de celle du diariste. Par suite, le récit fait semblant d’être écrit en aveugle, comme si la suite de l’histoire n’était pas connue, demeurant ouverte, comme si le destin de chacun des protagonistes venus hanter les pages restait ignoré.
L’entreprise mémorielle de Paul Giniewski peut recevoir le qualificatif de résurrectionnelle. Il ne s’agit pas de se souvenir du jeune Paul devenu Paul Vidal dans la Résistance, il s’agît de le ressusciter en entrant dans sa peau. De vivre de sa chair, de penser de ses pensées, de s’angoisser de ses angoisses – par exemple, de ses angoisses pour sa mère lorsqu’il est pris en otage par la milice, jeté avec d’autres au cachot du château d’Uriage, appelé à être passé par les armes à l’aube suivante. D’épouser son trouble au contact de certaines jeunes filles, son courage dans l’action. sa sensibilité dans ses débuts de poète. De s’émouvoir au gré de ses découvertes : curés, secrétaires de mairies, gendarmes, notaires, facilitant la tâche des actions de résistance qu’étaient l’établissement de faux papiers, leur transport, la protection des Juifs réfugiés dans les Alpes. Cette vie dans une clandestinité guerrière, cette existence avec d’autres noms, déjudaïsés, confie l’auteur, fut celle de nouveaux marranes, s’adaptant à une menace de destruction : » […] nous sommes le gibier traqué et nous vivons comme le gibier adapté efficacement à ses conditions de vie par des milliers de générations qui l’ont précédé. » Cette vie de marrane, dans sa banalité et son héroïsme quotidiens, se donne à voir de la première à la dernière ligne de ce livre.
En toile de fond se dessine l’air du temps à Grenoble en ces années noires. L’ambiance n’y était pas tout à fait la même sous l’occupation italienne que sous l’occupation allemande. Au sein du MJS (Mouvement de la jeunesse sioniste), Paul Giniewski a mené le dangereux combat sous les deux occupations. Au fil pes pages. la vie clandestine, combattante, est décrite au jour le jour, comme si nous suivions l’auteur dans la rédaction de son journal intime. La bicyclette apparaît comme le moyen de transport privilégié de ces combattants faisant écho avec le récit d’une autre résistante, en Bretagne, celui de Jeanne Bohec, La Plastiqueuse à bicyclette (2). Et c’est bien un accident de bicyclette, dans une descente, dans les parages de Seyssins, qui envoie pour de longs mois Paul Vidal en clinique, où il continuera à travai1ler dans son réseau de résistance depuis sa chambre. L’occasion s’y présente de peaufiner sa vocation poétique et de composer, en hommage à Rimbaud, un recueil, Une Saison en clinique. Un carnet de pensées toujours dans sa poche, la poésie tapisse le fond de l’âme du jeune Giniewski, imposant à son lecteur le rapprochement avec un autre résistant, de vingt ans plus âgé, René Char.
Les mois qui suivirent la Libération, entre enthousiasme et doutes, se déroulent comme ceux d’une rapide prise de conscience: la résistance spécifiquement juive n’aura été qu’un volet du combat commencé bien auparavant, dans les temps bibliques, et destiné à se continuer longtemps après, la lutte du peuple juif pour son existence. De fait, cette résistance-là ne fut pas seulement un épisode de l’histoire de France; elle fut également, ce que les Français ignorent, un épisode de l’histoire du judaïsme, du sionisme et, in fine, les derniers chapitres du livre donnent à le comprendre, de l’histoire d’Israël.
Le travail mémoriel et résurrectionnel de l’auteur est traversé par une rencontre de portée spirituelle : la découverte des Justes. La réflexion de cette vie sur son destin croise aussi des questions théologiques. Tous ces chemins – résistance, poésie, spiritualité, théologie, aident à la construction d’Israël – s’éclairent sans manquer de trouver leur cohérence commune par une référence à l’Antiquité.  A la suite de Juda Maccabée, dont le nom selon certaines étymologies signifierait « marteau de combat », les Maccabées se révoltèrent contre les Séleucides voici vingt-trois siècles. Ainsi, au cÅ“ur de la Résistance une illumination, véritable clé pour comprendre aussi bien cet ouvrage que cette vision de l’histoire juive, frappe Paul Giniewski : « J’étais devenu un Maccabée. Les Maccabées sont ceux. qui ne se laissent pas faire. [ . .,] Nous sommes les guerriers Maccabées revenus à Grenoble en 1943. »
1. Paul Giniewski. Une résistance juive. Grenoble  1943-1945, Cheminements. www.cheminements.fr. 2009, 295 pages. 22 €.
2. Jeanne Bobec, La Plastiqueuse à bicyclette, Paris, éditions du Félin, 1999, préface de Jacques Chaban-Delmas.












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