Vendredi 03 Septembre 2010 - 24 Elul 5770

Un arrière-goût de Dhimmitude

[Mardi 19/01/2010 0:01]

Les nuages de poussière de « l’incident » israélo-turque sont à présent presque retombés au sol. Tout s’est bien fini, Israël a présenté ses excuses officielles à la Turquie, Ehoud Barak les a réitérées à Ankara en rappelant « que la Turquie était un grand pays » et Ben-Eliézer s’est publiquement demandé « si Israël voulait déclarer la guerre au monde musulman ». L’affront fait à Ankara a été lavé, Erdogan et les médias turcs peuvent donc poursuivre leur campagne antisémite comme avant. Ici, en Israël, Lieberman et Ayalon sont désormais présentés comme les derniers des crétins. Avoir osé remettre la Turquie en place. Non mais…!

Je voudrais partager avec les lecteurs de www.actu.co.il un profond sentiment qui m’envahit ces jours-ci: celui d’une profonde humiliation dans mon être juif. Cette douloureuse impression que rien n’a changé dans les complexes relations entre le peuple juif isolé sur la rive d’un fleuve, et les nations du monde rassemblées sur l’autre rive, montrant du doigt cet Israël qui intrigue autant qu’il dérange. Je me suis même mis à me poser la question suivante: l’Etat d’Israël valait-il la peine d’être créé, si 60 ans après, les Juifs qui le dirigent se comportent encore comme les Juifs d’antan face à l’hostilité des Nations ? Si l’on peut encore nous cracher au visage sans que nous ne réagissions, ou si nous le faisons, de nous en excuser officiellement deux jours après? L’un des buts principaux du Sionisme ne fut-il pas de faire sortir le Juif de sa condition de paria, de Dhimmi, et de refaire de lui un Homme debout, digne et respectable?

Il y a dix jours, j’avais ressenti une immense bouffée d’oxygène lorsque le ministre des Affaires étrangères avait annoncé « la fin de l’ère de la passivité face à l’antisémitisme », et demandé aux diplomates en poste à l’étranger de « réagir avec fermeté à la moindre attaque injustifiée à l’encontre de l’Etat d’Israël ». Il avait reproché à mots couverts à certains diplomates israéliens « de défendre parfois davantage la position du pays dans lequel ils se trouvent plutôt que celle d’Israël ». L’on sait aujourd’hui qu’il parlait en particulier de l’ambassadeur d’Israël en Turquie, Gaby Lévy, qui a été passablement « absent » durant cette année d’agressions verbales sans nom du Premier ministre Erdogan envers Israël.

J’avais également ressenti une fierté, non pas de « l’humiliation » faite à l’ambassadeur turc, mais du fait qu’enfin, enfin, des responsables israéliens font part ouvertement à ceux qui s’attaquent à Israël et aux Juifs que cela aura désormais un prix, que le « Juif nouveau » est là, et que les contempteurs de l’Etat juif devraient se résigner à abandonner leurs schémas de comportement des siècles précédents, et nous parler sur un autre ton que celui de la vassalité, la condescendance ou l’invective.

Hélas, hélas et trois fois hélas. Aujourd’hui, le monde arabe et musulman exulte: « Israël a présenté ses excuses ». Un journal libanais proche du Hezbollah surnomme le Premier ministre turc « le Sultan Erdogan », et se délecte « de voir qu’Israël s’est mis à genoux devant les Turcs ». « Israël ne comprend que le langage turc ». Les choses sont redevenues normales, après avoir fait son petit « show », le petit dhimmi juif est revenu à sa place naturelle.
La tentative israélienne de présenter une autre manière d’être Juif, plus fière, plus respectueuse de soi-même, plus digne, plus authentique, n’aura pas fait long feu, sous la pression extérieure mais aussi intérieure.

Il aura fallu pour cela une mobilisation sans précédent des médias israéliens contre le vice-ministre des Affaires étrangères, dénonçant à l’unisson et à longueur de journée « l’humiliation faite à l’ambassadeur turc, éructant contre « l’erreur politique et stratégique d’Avigdor Lieberman agissant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine », accusant « le manque de sensibilité israélienne à la fierté nationale turque », alors que ces mêmes médias avaient avalé durant des mois les calomnies et des attaques publiques d’Erdogan contre Israël. Et alors que dans le même temps, les médias turcs se rangeaient comme un seul homme aux côtés de leurs dirigeants, avec un pic d’hystérie anti-israélienne durant la « crise », les médias israéliens lynchaient notre vice-ministre des Affaires étrangères et mettaient le gouvernement dans une situation impossible.

Il aura aussi fallu pour cela les menaces proférées par le pouvoir d’Ankara et l’ultimatum adressé à Israël: « Nous exigeons des excuses officielles. Quiconque insulte l’ambassadeur de Turquie, insulte le peuple turc! »
Il aura fallu enfin l’intervention « salutaire » du vieux Sage de la Nation, Shimon Pérès, le « visionnaire de la Paix », « architecte du Nouveau Moyen-Orient » et responsable de la catastrophe d’Oslo, qui intima gentiment à Dany Ayalon d’aller à Canossa et de demander pardon au suzerain ottoman. Ce même Shimon Pérès, publiquement agressé et insulté à Davos par Erdogan au printemps dernier, et qui resta impassible, faisant bien moins cas de l’honneur juif et israélien qu’il ne le fait aujourd’hui de l’honneur turc. « Heureusement que Pérès était là pour sauver la face », chantaient les journalistes et leurs invités.

Il aura fallu enfin le bouquet final de la lettre signée par 17 députés de la Knesset à l’attention du gouvernement turc, dans laquelle ils exprimaient « leurs regrets pour ce qui s’est passé ».
Comment en est-on arrivé là? Comment un pays souverain a-t-il pu se laisser insulter, calomnier tant par des hauts dirigeants politiques que par des médias d’un pays étranger, sans réagir, et s’excuser platement et lamentablement deux jour après avoir osé dire « Stop! Ca suffit! » ?

Il est faux de dire que les problèmes entre pays doivent se régler uniquement dans le cadre des protocoles diplomatiques, à l’abri des caméras et des micros. Nous sommes dans la civilisation de l’image, et l’image a aujourd’hui une énorme influence non seulement sur les opinions publiques mais sur les décisions prises par les acteurs internationaux. Depuis une année, Recep Tayyip Erdogan a pris soin d’utiliser cette image à « bon escient » pour décocher ses flèches incendiaires contre Israël, et l’effet recherché sur la population turque a été atteint. Israël se devait de réagir une fois pour toutes de manière ostensible, publique et ferme, en plus de tout ce qui pourrait se faire par les canaux habituels.

La scène de la réception de l’ambassadeur turc n’a peut-être pas été le moyen le plus judicieux pour manifester notre ire quant au comportement de la Turquie à notre égard, mais tout compte fait, Dany Ayalon n’est pas allé assez loin. Cette rencontre entre ces deux hommes aurait eu un retentissement international bien plus fort encore, si le diplomate israélien avait dit à l’ambassadeur turc, face aux caméras: « Nous vous avons convoqué pour que vous communiquiez officiellement à votre Premier ministre qu’Israël ne tolèrera plus d’être insulté et accusé à tort par un pays qui a massacré un million et demi d’Arméniens, un pays qui durant des siècles d’expansion impériale a maltraité des populations entières, un pays qui mène une lutte sanglante et sans merci contre les Kurdes – qui eux sont un peuple réel – et loin des caméras, un pays qui a envahi et qui occupe la moitié de l’île de Chypre, un pays dans lequel il vaut mieux ne pas goûter aux prisons ». Une telle attitude aurait provoqué une onde de choc sans doute salutaire dans le monde arabo-musulman, et nous aurait redonné enfin un peu de baume au cœur.

Ce soudain demi-tour d’une diplomatie israélienne qui se voulait « nouvelle » il y encore dix jours interpelle énormément et indique un fait indéniable et très regrettable: ni du côté musulman, ni du côté juif israélien, on n’a abandonné les vieux schémas de comportement décidés lors du Pacte d’Omar, texte matriciel de la Dhimmitude, qui date du VIIIe siècle: dans l’espace musulman, le Dhimmi (Juif ou Chrétien) est protégé mais inférieur. Parmi les innombrables mesures qui ont été appliquées avec plus ou moins de rigueur selon les périodes, et surtout selon les intérêts des princes régnants, il y a celle qui permet à un Musulman d’insulter un Dhimmi, mais sans que ce dernier n’ait le droit de réagir. Dernier exemple avec l’affaire qui nous occupe.

Ce qui est le plus grave dans ce système de relations, c’est qu’il s’est opéré un phénomène psychique dans lequel le Dhimmi lui-aussi finit par s’imprégner de cette mentalité, autant que son suzerain. Au cours des siècles, les Juifs ont adopté et cultivé cette mentalité de soumission et de servilité dans les pays musulmans comme dans les pays chrétiens. Une connaissance juive turque justement, me disait un jour – à mon grand dam – « nous en Turquie, on baissait la tête, et ainsi on nous laissait tranquilles ».

La renaissance d’un pays juif indépendant laissait présager le retour à une normalité de l’être juif dans un rapport de sujet à sujet avec les autres nations. Or il n’en n’est rien. Du côté musulman – à part de rares exceptions – (voir mon édito précédent) – les vieilles mentalités subsistent.

Il y a un Fil d’Ariane qui traverse le monde arabo-musulman concernant la relation à Israël et aux Juifs. Il se détecte aussi bien en Egypte qu’en Turquie, autant chez les Palestiniens – toutes tendances confondues – que chez les Beurs des cités françaises, ou chez les Arabes israéliens: le Juif est un Dhimmi, et il doit baisser la tête. On peut s’adresser à lui comme on veut, mais gare à lui s’il ose réagir. Toutes les déclarations et tous les comportements à l’égard des Juifs ou d’Israël découlent de ces postulats de l’inconscient collectif arabo-musulman.

Mais les excuses présentées en quadruple exemplaire par Israël à la Turquie sont aussi la preuve que le complexe du Dhimmi est encore bien présent dans nos gênes également.

Article précédent:
Le Prophète venu de Rome

Commentaire(s):

10 commentaires

  1. Tout compte fait

    19. jan, 2010

    Avec Barak, Nétanyaouh, on est mal parti pour redorer le prestige d'Israël. Tant qu'on prendra les mêmes et qu'on recommencera, on est mal partis.

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  2. nessim

    19. jan, 2010

    quelle est la réaction des dirigeants actuels d'Israel face au constat fait dans cet article?

    la réaction est celle d'un ben eliézer barak ou peres…

    ils n'ont pas de "couilles"et pas m^me le respect d'eux mêmes!!!..

    à quoi celà sert il d'e^tre aux premières places dans la création les inventions si on s'applatit devant les arabes d'autant que rien ne justifie cet avilissement…

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  3. yael

    19. jan, 2010

    bravo

    Répondre à yael    Alerter les modérateurs
  4. elie

    19. jan, 2010

    Mme Blum,

    Cette situation complexe almagame fierte nationale, politique et economie.
    Pour les connaitre, je vous assure que les Turcs (meme laics) ont beaucoup de 'gahava', ce qui est comprehensible pour un pays qui il y a quelques dizaines d annees etait au stade de developpement primaire…
    Cela etant, Erdogan le populiste fait peur, meme en Turquie. Il utilise des recettes bien trop connues…
    En ce qui concerne ce dossier, nous sommes responsables, parce que pas unis. Vous parlez de Davos, mais j ai vu des extraits de la serie antisemite sur Youtube. Et c est absolument inadmissible. Israel aurait du reagir bien plus tot.
    Consequence: ce dossier ne va faire que rebondir jusqu a ce qu il 'pete'. Pour l instant, il y a encore trop d interets et Israel souhaite faire le dos rond – ce qui est interprete par de la soumission…

    Répondre à elie    Alerter les modérateurs
  5. Jean

    19. jan, 2010

    Je suis malheureusement tout à fait d'accord. Je crois qu'au gouvernement a commencer par la président, ils ne sont toujours pas sortis d'égypte!
    Voila bientot 8 ans que je suis ici et je m'aperçois que dans le fond moi qui croyais être dans mon pays, j'ai l'impression de faire du surplace. Si c'est pour vivre la même vie qu'en France, autant y rester! J'attend encore mais j'ai décidé que si l'état se retire de Jérusalem et donne la Judée/Samarie, je partirai !

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  6. meïr

    19. jan, 2010

    C'est une évidence , mon cher Blum.
    Je dirai même: tous ces hommes d'Etat non pas " reçu la Thora" et réagissent à la chrétienne. Money, money, les affaires sont les affaires.
    Et on voit déjà la claque suivante arrivée…

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  7. bernhard

    19. jan, 2010

    Il faut relire MANITOU : http://manitou.over-blog.com/
    Avram met du temps à redevenir « Avraham l’hébreu »
    Il y a un véritable mystère dans la relation du peuple Juif avec Erets Israël.  
    Dans la génération du désert, le peuple d’Israël a dévoilé qu’il avait un problème. Cette tentation de revenir en Egypte les a fait mourir et enterrer dans le désert, et c’est une génération différente, non sortie d’Egypte mais née dans le désert, qui entre en Israël, sauf deux exceptions Kalev et Yoshouah. C’est un peu ce thème que nous vivons dans notre histoire. Il n’y a pas de doute que les Juifs doivent faire un bilan de conscience, concernant leur propre sincérité messianique.

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  8. Hector

    19. jan, 2010

    Sharga Blum. Le moment est venu d'entrer en politique…

    PS: "n’aura pas fait long feu"… l'expression est mal utilisee. Il aurait fallu ecrire "aura fait long feu" (mais c'est un detail qui ne vexera que les militaires ou les linguistes parmi vos nombreux lecteurs, lesquels partagent sans doute pour beaucoup mon avis.

    Répondre à Hector    Alerter les modérateurs
  9. Yeshoua

    19. jan, 2010

    Chapeau bas pour votre article .Je serai tres heureux le jour ou les juifs appliqueront les principes énoncés ..

    Répondre à Yeshoua    Alerter les modérateurs

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